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L’enfant du jeudi noir

Alejandro Jodowoski

(Métailié, réédition novembre 2025)

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Alejandro Jodorowsky n’écrit pas pour raconter : il écrit pour transfigurer. C’est ce qui fait de L’Enfant du Jeudi Noir un livre à part : un livre qui ne se contente pas d’être lu, mais qui agit en nous traversant. Initialement publié en 2009, il s’inscrit dans son vaste chantier autobiographique ouvert avec La Danse de la réalité et poursuivi avec L’Arbre du Dieu pendu. Mais parler ici d'autobiographie serait bien trop réducteur. Jodorowsky ne reconstitue pas son passé : il le recompose, le mythologise et le travaille comme une matière vivante. On pense à Nietzsche et à son « devenir ce que l’on est », non comme retour à une origine, mais comme fabrication de soi. Ici, la mémoire est une alchimie.

On y rencontre Jaime, père rigide, communiste austère, obsédé par la rectitude morale, qui rêve d’assassiner un dictateur et se heurte surtout à ses propres limites. Figure tragique au sens presque grec, il chute moins par faiblesse que par excès de dureté. À ses côtés, Sara Felicidad, mère démesurée, chanteuse et fantasque, oscille entre grotesque et sacré, comme une apparition fellinienne, quelque part entre Amarcord et une icône mystique déformée par l’amour. Et puis il y a l’enfant, Alejandro, né lors du « jeudi noir » de 1929, traversé de visions, hanté par une présence rabbinique qui semble porter la mémoire enfouie d’une lignée. Le récit jaillit. Les images s’entrechoquent dans une profusion parfois déroutante : burlesque et sacré, violence et poésie, ridicule et sublime coexistent sans hiérarchie. On pense à Artaud dans cette volonté de faire du texte une secousse physique, et à Fellini dans ce carnaval d’êtres excessifs, presque monstrueux, mais intensément humains. Ce n’est pas un livre confortable et c’est précisément ce qui le rend absolu. Car Jodorowsky ne cherche jamais la fidélité factuelle. Ce qui l’intéresse, c’est une vérité symbolique. Il transforme ses blessures en récits, ses traumas en gestes. C’est ce qu’il appelle la psychomagie : agir sur l’inconscient par des actes symboliques, comme si l’imaginaire pouvait reconfigurer le réel, déplacer la douleur et ouvrir une autre lecture de soi. Dans cette perspective, L’Enfant du Jeudi Noir devient lui-même un acte psychomagique. Moins un témoignage qu’une tentative de réparation par la fiction. Et c’est là que, personnellement, le livre m’atteint. Derrière l’excès, derrière ces figures presque mythologiques, une question très simple affleure : que fait-on de ce qui nous a façonnés ? Le répète-t-on, ou peut-on le transformer ? Jodorowsky tranche : transformer, toujours. Et à la lecture, cela se sent presque physiquement. Comme si le livre lui-même travaillait à déplacer quelque chose en nous.  L’Enfant du Jeudi Noir se situe ainsi au croisement de toutes les obsessions de Jodorowsky : l’autobiographie comme fiction active, le trauma familial comme matière de métamorphose, la quête spirituelle comme réponse au désordre. Il prolonge un geste que le cinéma viendra ensuite incarner avec La Danse de la réalité (2013) et Poesía sin fin (2016). C’est une lecture qui déferle, qui désoriente parfois, mais qui laisse une empreinte durable. Parce qu’au fond, ce que Jodorowsky engage ici, ce n’est pas seulement son histoire. C’est une manière troublante et exigeante de reconfigurer la nôtre.

COUP DE CŒUR D’HÉLÈNE

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